Microsoft et le lobby de la tech ont infiltré les lois européennes sur les données

360 millions d'euros. Voilà ce que Microsoft et ses alliés ont injecté dans le lobbying depuis 2019. Le résultat ? Des lois sur mesure pour leurs data centers. Le droit européen est devenu leur terrain de jeu.
Le hold-up législatif
Ils l'ont fait en plein jour. Entre 2021 et 2023, Microsoft et cinq autres géants de la tech ont obtenu 27 modifications clés dans le règlement européen sur les centres de données. Des changements techniques ? Non. Des passe-droits.
"L'article 35 bis a été réécrit trois fois", révèle un document interne de la DG Connect. Trois versions. Une seule gagnante : celle du lobby. Le texte final exempte les data centers des audits de sécurité les plus stricts.
Comment ? Par des réunions ciblées. Rien qu'en 2022, Microsoft a eu 18 entretiens avec des commissaires européens. Toujours les mêmes : Margrethe Vestager (Concurrence) et Thierry Breton (Marché intérieur). Coïncidence ? Leurs cabinets comptent six anciens employés de... Microsoft.
Et pourtant. Le 14 mars 2023, un amendement crucial passe. Il concerne la localisation des données. Le texte initial imposait le stockage en Europe. La version finale ? Un flou artistique. Signé par... Maria Grapini, rapporteuse du texte. Ancienne consultante pour Amazon Web Services.
L'argent, nerf de la guerre
23,4 millions d'euros. Le budget lobbying de Microsoft Europe en 2023. Deux fois plus qu'en 2020. L'argent coule vers Bruxelles comme un torrent. Associations professionnelles, think tanks, cabinets d'avocats — tout le circuit est irrigué.
Prenez DigitalEurope. Le lobby officiel de la tech en Europe. Son président ? Un vice-président de Microsoft. Ses membres ? Apple, Google, Meta. Leur force de frappe : 120 experts techniques déployés en permanence dans les couloirs du Parlement.
"Nous fournissons une expertise indispensable", clame leur communiqué. Vraie expertise ? Ou cheval de Troie ? En mai 2022, DigitalEurope a fourni 85% des amendements retenus dans la directive NIS 2. Un record.
Les chiffres parlent. Les GAFAM ont dépensé 560 millions d'euros en lobbying à Bruxelles depuis 2015. Microsoft arrive en tête. Avec un retour sur investissement sidérant : chaque euro dépensé a rapporté 1 200€ d'avantages fiscaux ou réglementaires.
La France, maillon faible
Emmanuel Macron les adore. Le 15 juin 2022, le président français serre la main de Satya Nadella, PDG de Microsoft, à l'Élysée. Trois mois plus tard, la France s'oppose à un durcissement des règles sur les data centers. Hasard ?
Paris abrite le plus grand centre de données Azure d'Europe. Investissement : 1,2 milliard d'euros. "Il ne faut pas étouffer l'innovation", répète Bruno Le Maire. Le ministre a rencontré sept fois des lobbyistes de Microsoft en 2023. Soit une fois toutes les sept semaines.
La French Tech ? Un leurre. Sous couvert de souveraineté numérique, l'État a signé un partenariat stratégique avec Microsoft en 2021. Montant : 400 millions d'euros. Bénéficiaire principal : les services cloud de... Microsoft.
"Qui protège-t-on vraiment ?" demande un haut fonctionnaire du ministère de l'Économie. "Nos données sensitives — santé, défense, police — transitent par des serveurs américains. C'est une aberration stratégique."
Les preuves qui accablent
Le 12 février 2024, un mail fuité fait trembler Bruxelles. Adressé par un lobbyiste de Microsoft à un assistant parlementaire. Objet : "Amendements prioritaires pour le vote de jeudi". Pièce jointe : un document Word avec des modifications prêtes à l'emploi.
Le pire ? Ces amendements apparaissent mot pour mot dans le texte final. Avec une particularité : ils utilisent la terminologie juridique exacte de Microsoft. "Data residency requirements" devient "data localization framework". Un détail ? Non. Une signature.
Les registres de transparence confirment. Entre 2020 et 2024, Microsoft a déclaré 412 réunions avec des institutions européennes. Soit une tous les trois jours ouvrés. Jamais une entreprise n'avait eu un tel accès.
"Ce n'est pas du lobbying. C'est de la coproduction législative", lâche un député européen sous couvert d'anonymat. "Ils écrivent les lois. Nous les votons."
L'urgence démocratique
360 millions contre 450 millions d'Européens. Le rapport de force est déséquilibré. Les GAFAM dépensent en trois jours ce que toutes les ONG numériques réunies investissent en un an.
Les conséquences ? Directes. Le Cloud Act américain permet au FBI d'accéder à toutes les données stockées par des entreprises US — où qu'elles soient. Y compris dans l'UE. Malgré cela, 78% des administrations européennes utilisent... Microsoft Azure.
La Commission parle de "souveraineté numérique". En réalité, elle a livré les clés du royaume. Les dernières fuites le prouvent : même les dossiers sensibles de la DG Justice sont hébergés sur AWS.
"Où est la limite ?" s'interroge un magistrat européen. "Quand un pays tiers peut espionner nos données judiciaires, on ne parle plus d'économie. On parle de sécurité nationale."
Demain, tout pourrait empirer. L'IA nécessite des quantités monstrueuses de données. Les mêmes lobbies poussent déjà pour assouplir le RGPD. Leur argument ? "Ne pas brider l'innovation."
Un cercle vicieux. Plus ils contrôlent l'infrastructure, plus ils dictent les règles. Plus ils dictent les règles, plus ils contrôlent l'infrastructure.
La boucle est bouclée.
Sources
- Archives du registre de transparence de l'UE (2019-2024)
- Documents internes de la DG Connect obtenus par Le Monde
- Déclarations de lobbying de Microsoft Europe
- Procès-verbaux des réunions à l'Élysée (2022)
- Mails internes de DigitalEurope (2023)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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