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JusticeÉpisode 2/2

Yvan Colonna : l'État a payé 75 000 € pour son assassinat — et classé l'enquête

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-10
Illustration: Yvan Colonna : l'État a payé 75 000 € pour son assassinat — et classé l'enquête
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Huit minutes sous l'œil mort des caméras

2 mars 2022, 10h10. La maison centrale d'Arles. Yvan Colonna, 61 ans, finit ses exercices dans la salle de sport. Il purge une peine de réclusion à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Érignac en 1998. Statut DPS — détenu particulièrement surveillé — maintenu sans justification depuis vingt ans.

Franck Elongabé surgit. 35 ans, Camerounais, radicalisé, condamné pour association de malfaiteurs terroristes. Il travaille comme auxiliaire de nettoyage — un privilège qui lui offre une liberté de mouvement anormale, dans une maison centrale.

L'agression dure huit minutes. Elongabé étrangle Colonna, l'étouffe avec des sacs plastiques et des serviettes. Pas un cri. Pas un témoin direct. Quand les surveillants arrivent enfin, Colonna est en arrêt cardio-respiratoire. Transporté à l'hôpital d'Arles puis à Marseille-Nord, il sombre dans un coma post-anoxique. Il meurt le 21 mars 2022.

Pourquoi huit minutes sans intervention ? La vidéosurveillance était défaillante. L'inspection générale de la justice l'a confirmé : même en appuyant sur le bon bouton, l'image de la salle de sport ne s'affichait pas. Problème de paramétrage. Huit minutes. — Et pourtant. Un surveillant avait été appelé à l'aide. Colonna l'avait appelé par son prénom. Personne n'est venu.

Une commission parlementaire qui ne mâche pas ses mots

L'Assemblée nationale met en place une commission d'enquête. Président : Jean-Félix Acquaviva, député nationaliste corse. Rapporteur : Laurent Marcangeli. Soixante et onze auditions, des centaines de pages de dossier.

Le rapport tombe le 30 mai 2023. Le diagnostic est sans appel : « Grave défaillance. Faillite manifeste de l'administration pénitentiaire. Affaire d'État. »

Le rapport détaille avec une précision chirurgicale. Pour Yvan Colonna : vingt ans de DPS maintenu sans justification réelle, neuf transferts en dix ans, un éloignement familial jugé inacceptable — une obsession administrative incompréhensible, alors que son comportement était exemplaire.

Pour Franck Elongabé : une mansuétude incompréhensible. Malgré sa radicalisation avérée, malgré sa condamnation pour terrorisme, jamais orienté vers un quartier spécialisé. Pire : les commissions de dangerosité — à cinq reprises — demandent son transfert. Mais la directrice de l'établissement ne suit pas. Elle ne fait pas remonter les comptes-rendus. Elle cache les incidents. Quatre incidents dans la dernière année. Le dernier, quinze jours avant l'agression.

« Il n'y a pas d'explication rationnelle au fait qu'on n'ait pas permis ce transfert en quartier d'évaluation », conclut la commission.

Le rapport révèle aussi des éléments troublants. Le 1er mars 2022 — la veille de l'agression — une surveillante entend une conversation entre trois détenus. Elongabé dit : « Je vais le tuer. » Cette observation n'apparaît pas dans le logiciel dédié. Elle disparaît. Et il faisait le vide dans sa cellule — un changement de comportement majeur. Disparu aussi.

« Ça fait beaucoup d'interrogations », lâche Acquaviva. « Ça nourrit le doute. »

75 000 € pour une vie — et un classement sans suite

La famille Colonna ne reste pas passive. Maître Patrice Spinosi, leur avocat, engage une action devant le tribunal administratif de Marseille. L'État propose d'abord une transaction à 40 000 €. La famille refuse. Elle réclame 200 000.

Le 18 février 2025, le tribunal rend son jugement. Il condamne l'État à verser 75 000 € aux héritiers directs — épouse et deux enfants — pour « manquement fautif de l'administration pénitentiaire ». Le tribunal retient explicitement le défaut de surveillance : aucune présence pendant au moins douze minutes pour un détenu DPS. Et défaut d'inscription d'Elongabé en quartier d'évaluation de la radicalisation.

Maître Spinosi parle d'une « grande victoire de principes » qui nourrit les procédures pénales en cours.

Mais en octobre 2025, le parquet de Tarascon classe sans suite l'enquête préliminaire contre l'administration pénitentiaire. Motif : pas de dysfonctionnement pénalement constitué. La famille et les élus corses dénoncent un « enterrement judiciaire ». Comment peut-on classer sans suite une affaire où la vidéosurveillance était défaillante, où les alertes ont été ignorées, où un détenu radicalisé circulait librement dans une prison de haute sécurité ?

Le parquet antiterroriste choisit sa vérité

L'instruction menée par le parquet national antiterroriste avance, mais lentement. Franck Elongabé, mis en examen dès mars 2022 pour tentative d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste, fait évoluer ses déclarations.

En mars 2024, dans un courrier au juge d'instruction, il revient sur sa première version. Il affirmait avoir agi seul pour un prétendu blasphème proféré par Colonna. Désormais, le détenu radicalisé évoque une manipulation par des agents de l'État. Le ministère de l'Intérieur dément formellement. Les experts psychiatriques soulignent son altération du discernement.

Le 5 avril 2024, lors de son audition, Elongabé garde le silence.

En février 2026 — quatre ans presque jour pour jour après l'agression — le parquet national antiterroriste rend ses réquisitions. Il requiert le renvoi d'Elongabé, aujourd'hui âgé de 39 ans, devant la cour d'assises spécialement composée pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste ».

Cette qualification interroge. Un acte terroriste, c'est un événement qui peut arriver n'importe où, n'importe quand, avec n'importe qui. C'est confortable pour l'administration. « Je ne comprends pas pourquoi on qualifie cet acte comme acte de terrorisme », confie un témoin dans le documentaire de TV Libertés. « Je ne vois pas où est l'acte de terrorisme d'un gars qui agresse Colonna. »

Le procès, s'il est confirmé par la chambre de l'instruction, pourrait se tenir en 2027. Les avocats des parties civiles — dont maître Dominique Paulini et maître Anna Maria Solacaro — annoncent qu'ils seront proactifs. Ils veulent faire citer les responsables pénitentiaires. Éclairer les zones d'ombre pointées par la commission parlementaire.

Un mort qui change le destin d'une île

En Corse, l'affaire Colonna ne quitte jamais le devant de la scène politique. Dès l'annonce de sa mort, l'île s'embrase. Drapeaux en berne sur les mairies, manifestations quotidiennes à Ajaccio, Bastia, Corte — des milliers de personnes dans la rue. Slogans : « Stato francese assassinu ». Le FLNC, qui avait rendu les armes en 2014, menace de reprendre la lutte armée.

« L'État français nous a tout le temps boycottés, résume un militant. Au bout d'un moment, l'affaire déborde le vase. Le peuple corse explose. »

Le processus dit de Beauvau, lancé par Gérald Darmanin en mars 2022 avec la promesse d'aller jusqu'à l'autonomie, doit beaucoup à la colère née de cette mort. En juillet 2023, l'Assemblée de Corse adopte une délibération mandatant un statut d'autonomie. En mars 2024, un texte d'écriture constitutionnelle est voté à une large majorité.

Le texte prévoit la co-officialité de la langue corse, un statut de résident, l'adaptation du plan d'aménagement et de développement durable de la Corse. Mais le projet de révision constitutionnelle patiente encore à Paris. Il devrait venir en première lecture d'ici l'été 2026.

Pendant ce temps, le FLNC maintient une pression discrète mais réelle. En août 2024, lors des journées internationales de Corte, le Front fait une apparition commune en cagoules et armé — pour la première fois depuis 1993. Il appelle les nationalistes à « jeter les bases d'une véritable alternative politique » et dénonce « le poison mortel de l'extrême droite ».

La jeunesse corse, elle, se mobilise toujours. Ghjuventù Paoline et Ghjuventù Indipendentista bloquent l'université de Corte pour protester contre des interpellations liées aux manifestations de 2022. Deux étudiants sont encore jugés pour des faits remontant à la mort d'Yvan Colonna.

La plaie qui ne se referme pas

« Moi, je pense qu'à 70 % les gens n'y croient plus, confie un habitant de Cargèse. Ils ont compris qu'encore une fois ça a été une sorte d'enfumage. »

Les chiffres lui donnent raison. Soixante-quinze mille euros pour une vie. Un classement sans suite pour des dysfonctionnements avérés. Un procès pour terrorisme qui évite de poser la question des responsabilités de l'administration — et peut-être au-delà.

La famille Colonna attend toujours « la vérité pleine et entière ». Maître Patrice Spinosi continue de dénoncer un « assassinat d'État ». La commission parlementaire a parlé d'« affaire d'État ». Les mots pèsent leur poids.

« Yvan Colonna n'aurait pas dû être là ce jour-là, conclut Jean-Félix Acquaviva. Il aurait dû être en Corse après sa peine de sûreté. Du fait de l'ensemble des dysfonctionnements avérés aussi graves, c'est déjà une affaire d'État. Une responsabilité lourde qui devra être soldée. »

En attendant, le berger de Cargèse repose dans le petit cimetière familial. Sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage. Des milliers de personnes s'y pressent chaque année. Les banderoles « Justice pour Yvan » ne sont pas rangées. Et le FLNC n'a pas rendu les armes.

La plaie est toujours ouverte. Une plaie que la Corse, presque trente ans après l'assassinat du préfet Érignac, n'a pas fini de panser.

À suivre.

Sources

  • Rapport de la commission d'enquête parlementaire sur la mort d'Yvan Colonna (30 mai 2023)
  • Jugement du tribunal administratif de Marseille (18 février 2025)
  • Réquisitions du parquet national antiterroriste (février 2026)
  • Rapport de l'inspection générale de la justice
  • Auditions parlementaires de Jean-Félix Acquaviva et Laurent Marcangeli
  • Documentaire de TV Libertés (2023)
  • Délibération de l'Assemblée de Corse sur le statut d'autonomie (juillet 2023)
  • Communiqué du FLNC (août 2024)

📰Source :youtube.com

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