Bolloré dévoile : 'Mes médias dérangent'

"On dérange." Deux mots. Vincent Bolloré n'en a pas besoin de plus pour résumer sa philosophie médiatique. Face à la commission d'enquête sur l'audiovisuel public, l'homme le plus puissant de la presse française a levé le voile. Sans complexe.
Un empire médiatique colossal
12,7 milliards d'euros. C'est la fortune personnelle de Bolloré selon le classement 2025 du Forbes. Derrière ce chiffre, un empire médiatique qui s'étend de Paris à Bruxelles :
- CNews (leader de l'audience en continu)
- Europe 1 (rachat en 2022 pour 130 millions)
- Le Journal du Dimanche (taux de pénétration record)
- Prisma Media (Paris Match, Voici)
"Quand on possède tout, on contrôle tout." Cette phrase de Nicolas Hulot en 2018 — alors employé du groupe — résonne aujourd'hui avec une cruelle justesse. Les relevés de l'ARCOM confirment : 63% du temps d'antenne politique sur CNews en 2025 était consacré à la droite et l'extrême-droite. Simple coïncidence ?
La stratégie assumée
Et pourtant. Le milliardaire ne nie rien. Il revendique. "Nos médias apportent ce que le public demande", assène-t-il devant les députés. Les chiffres lui donnent raison sur un point : CNews a doublé son audience depuis 2020.
Mais à quel prix ?
Trois rédacteurs en chef ont démissionné en 18 mois. Dernier en date : Guillaume Daret du JDD, remplacé par Geoffroy Lejeune — ancien directeur de Valeurs Actuelles. "La ligne éditoriale a changé du jour au lendemain", témoigne un journaliste sous couvert d'anonymat.
Les archives parlent. Le 15 juin 2023, Bolloré déclarait au Point : "Je ne m'immisce jamais dans les rédactions." Pourtant, un mail interne de Vivendi — sa holding — daté du 3 mars 2024 ordonne "un recentrage sur les sujets sociétaux". Une semaine plus tard, CNews lançait son "Grand débat sur l'immigration". Intéressant, non ?
Les dossiers judiciaires qui pèsent
Regardons les faits. Depuis 2016, Vincent Bolloré est visé par trois enquêtes judiciaires :
- Affaire des ports camerounais : soupçons de corruption (6,2 millions d'euros présumés détournés)
- Plainte de Mediapart : tentative d'intimidation après l'enquête sur ses activités africaines
- Commission parlementaire Louis Boyard : ingérence dans les rédactions
"Je n'ai jamais été condamné", rappelle-t-il souvent. Vrai. Mais le dossier camerounais avance. Le 14 février 2026, le parquet de Paris a requis un procès. L'audience est fixée au 12 septembre.
Pourquoi cette sortie publique maintenant ?
Pourquoi maintenant ? Les experts avancent deux raisons :
- L'offensive européenne : Bolloré négocie le rachat de RTL Group (chiffre d'affaires : 2,4 milliards)
- La contre-attaque : après les critiques de Macron sur "les dérives de l'info en continu"
"Mes médias dérangent parce qu'ils posent les vraies questions", martèle-t-il. Une formule rodée. Trop rodée ? Dans les couloirs de l'Assemblée, un député LFI souffle : "C'est du pur lobbying. Il teste nos réactions avant de nouvelles acquisitions."
Le silence des actionnaires
43%. C'est la part de marché de Bolloré dans la presse quotidienne nationale. Un record. Pourtant, les investisseurs institutionnels restent muets. Axa (7,3% du capital Vivendi) et BlackRock (5,1%) n'ont jamais voté contre ses résolutions.
"L'argent n'a pas d'odeur", ironise un analyste financier. Les résultats parlent : +18% de dividendes en 2025. Pendant ce temps, les rédactions de Paris Match ont subi trois plans sociaux en cinq ans.
Le dossier est loin d'être clos. La prochaine étape ? Le vote de la loi sur la concentration des médias, reporté depuis 2023. Vincent Bolloré a déjà dépêché six lobbyists à Bercy. Le combat continue.
Sources :
- Procès-verbaux de la commission d'enquête parlementaire
- Dépêches AFP (février-mars 2026)
- Documents internes Vivendi obtenus par Le Dossier
- Relevés ARCOM 2023-2025
Par la rédaction de Le Dossier

