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Attentat de Nice : des policiers accusent la hiérarchie de dissimulation et de fausses médailles

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-16
Illustration: Attentat de Nice : des policiers accusent la hiérarchie de dissimulation et de fausses médailles
© YouTube

Le premier à voir le camion

Christophe Benedetto roule sur la promenade des Anglais. Il est 22h30. Le policier municipal vient d’intervenir sur une bagarre entre automobilistes à l’angle du boulevard Magnan. À 500 mètres de là, un camion blanc vient de démarrer sa course mortelle.

Benedetto est le premier agent à apercevoir le véhicule. Le premier à donner l’alerte. « On a complètement flippé », dit-il. Il prévient ses collègues par radio. Puis il se lance à la poursuite du camion. Mais le sol est jonché de corps. Impossible d’accélérer.

Il parcourt plus d’un kilomètre. Durant tout ce trajet, il ne croise qu’un seul équipage. « C’est l’équipage qui faisait le point de circulation, qui barre la circulation au niveau de Gambetta », explique-t-il. « Gestion de la circulation », précise-t-il. « On a personne en sécurisation. »

Les deux policiers municipaux en chasuble jaune postés à l’entrée de la zone piétonne ne peuvent pas arrêter le camion. Une simple voiture de police municipale est garée en travers. Le camion la contourne.

Benedetto et ses collègues continuent leur progression. Ils ne rattrapent le terroriste qu’après l’arrêt du camion, près du palais de la Méditerranée. Les premiers policiers nationaux qu’ils aperçoivent sont ceux qui viennent d’abattre le conducteur. « Quand j’arrive au camion, je suis en contact avec les collègues qui étaient arrivés en pédestre de la police nationale », dit Benedetto.

Sur une photo prise après l’attentat, on voit Benedetto et ses collègues tenir le périmètre de sécurité à l’arrière du camion. Ils sont rejoints par Laurent, un policier national qui n’était pas de service. Laurent raconte : « C’était la débandade. On ne sait pas ce qu’on doit faire. Il n’y a personne qui prend de vrais commandements. »

86 personnes ont perdu la vie ce soir-là. 49 dans la seule zone piétonne.

L’énigme des CRS disparus

Tous les 14 juillet précédents, des CRS ou des gendarmes mobiles étaient déployés sur la promenade des Anglais. Pas en 2016.

Sandra Bertin supervise alors les 1 200 caméras de vidéosurveillance de la ville. En arrivant à son poste, elle s’étonne. « Une de mes premières réactions est de dire “Mais où sont les CRS ?” Parce que l’endroit où ils se positionnent d’ordinaire, c’était vide », raconte-t-elle. « Je les fais chercher aux caméras pour voir s’ils ne sont pas positionnés ailleurs. On ne les trouvera pas. »

Pourquoi ? Selon l’audition de la responsable de l’IGPN (la police des polices), il avait été décidé de rediriger les forces mobiles vers Avignon, où se tenait le festival de théâtre. Le président de la République s’y rendait ce soir-là.

« On avait jusqu’à il y a quatre jours déployé des dispositifs hors norme pour l’Euro 2016, et quatre jours après, il n’y a plus personne », s’indigne Sandra Bertin.

Le policier national Laurent confirme : « On nous a dit que les CRS étaient partis à Avignon. On s’est demandé pourquoi. »

Le 16 juillet 2016, deux jours après l’attentat, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve affirme : « Chacun qui a pris connaissance des conditions de l’intervention de la police nationale pourra constater qu’elle était présente et très présente sur la promenade des Anglais. Des véhicules de police rendaient impossible le franchissement de la promenade. »

Sauf que ces véhicules étaient ceux de la police municipale, pas de la police nationale. Le ministre omet de le préciser.

Le soir de l’attentat, un policier national posté à l’autre bout du périmètre — quartier des États-Unis — s’inquiète du manque d’effectif. Il prévient sa hiérarchie dès sa prise de service. Dans un courrier transmis à la justice, il écrit : « Alors que nous faisons le tour du dispositif, nous nous questionnons quant à la légèreté de celui-ci, son inadéquation avec la situation et déplorons un dispo de merde. Si quelqu’un rentre là-dedans, tu jettes une grenade, tu tues 150 personnes. »

Ce courrier, la justice l’a reçu. Il fait partie de l’enquête.

64 policiers ou 50 ? Le rapport qui ne colle pas

Pour apaiser la polémique, l’IGPN publie un rapport quelques jours après l’attentat. Il affirme que 64 policiers nationaux étaient engagés sur le dispositif de la promenade des Anglais, « plus particulièrement concentrés sur le front de mer ».

Problème : la note de service de la police nationale, datée d’avant l’attentat, n’en prévoit que 50. 36 dans la zone resserrée des festivités, le reste dans le Vieux‑Nice et place Masséna.

Les premiers policiers nationaux se trouvaient à deux kilomètres du point de départ du camion. Ils n’ont ouvert le feu que dans les 300 derniers mètres de la course, près de la rue Mayerbert.

Alors, 64 ou 50 ? D’après la note de service officielle, seule une cinquantaine d’agents étaient planifiés. Les 14 supplémentaires annoncés par l’IGPN n’ont jamais été vus par les policiers présents.

« Ce chiffre semble avoir été surestimé », dit sobrement la vidéo d’enquête.

La commissaire qui voulait faire dire aux images ce qu’elles ne montraient pas

Peu après l’attentat, Sandra Bertin est contactée par une commissaire missionnée par le ministère de l’Intérieur. « Au début, elle est plutôt agréable », se souvient Bertin. « Elle me dit qu’elle a besoin de précisions. »

Très vite, la demande se transforme. « Elle en vient au fait qu’elle a besoin d’un rapport modifiable », raconte Bertin. « Je lui dis : jamais de la vie, je ne vais pas vous donner quelque chose que vous allez avoir toute latitude à modifier derrière. »

La commissaire insiste. Multiplie les coups de fil. « La commande se transforme. Ce n’est plus “dites‑nous ce que vous voyez aux images”, c’est “faites dire aux images ce que nous voulons qu’il apparaisse”. »

Ce qu’ils voulaient ? « Il voulait qu’il apparaisse des policiers nationaux à Gambetta et à Mayerbert. »

Bertin refuse. Elle dit : « Vous ne dites pas qu’ils n’étaient pas là, vous dites que vous ne pouviez pas les voir. » Mais elle maintient : « Pour Gambetta, aujourd’hui je vous assure qu’ils n’étaient pas là. Pour Mayerbert, je pense sincèrement qu’ils y étaient, mais en tout cas on ne les voit pas. »

Cette affaire lui vaut d’être poursuivie pour dénonciation calomnieuse. Le jugement doit être rendu ce mardi. (Oui, vous avez bien lu : celle qui a refusé de modifier un rapport officiel est aujourd’hui sur le banc des accusés.)

Des médailles pour des absents

Au fil des ans, d’autres policiers sortent du silence. Ils dénoncent une injustice qui dure depuis dix ans.

« Il y a eu des collègues qui ont joué avec le système en mentant sur ce qu’ils ont fait le 14 juillet », affirme un policier municipal. « Ça leur a permis d’obtenir des médailles, des échelons, des mutations. »

Un autre renchérit : « Lors de la remise des médailles, c’était impressionnant de voir certaines personnes qui ont eu des médailles que l’on n’a jamais vues sur la promenade. » Il précise : « On se connaît tous entre nous. On nous dit que certains n’étaient pas là et ont reçu une médaille. »

Et dans la police municipale ? « Oui, ça s’est passé aussi. J’ai vu qui était là le soir, et j’ai vu après le nombre de médailles. »

Ces témoignages, recueillis par l’équipe d’investigation, n’ont pas encore été contredits par la hiérarchie. Ni le préfet de l’époque, ni les responsables actuels de la police ou de la préfecture n’ont accepté de répondre.

La justice ordonne des auditions

En janvier dernier, la justice a ordonné l’audition de l’ensemble des policiers municipaux et nationaux présents le soir du 14 juillet 2016. L’ancien préfet des Alpes-Maritimes, son directeur de cabinet, l’ancien maire de Nice Philippe Radal et son adjoint à la sécurité Christian Estrosi sont, eux, témoins assistés.

Christophe Benedetto, lui, ne cherche pas à accuser. « J’ai qu’une vérité : ce que j’ai vécu », dit-il. « Il y a beaucoup de gens qui ont besoin d’avoir des réponses. On en fait peut-être partie d’ailleurs. Parce qu’on a encore des questions qu’on se pose nous aussi. »

Lesquelles ? « Est-ce qu’on n’aurait pas pu faire autrement ? Est-ce qu’on n’aurait pas pu faire mieux ? »

L’enquête continue.

Sources : notes de service de la ville de Nice et de la police nationale ; rapport de l’IGPN ; courrier d’un policier national transmis à la justice ; audition de la responsable de l’IGPN ; témoignages de policiers municipaux et nationaux ; 20 minutes.

📰Source :youtube.com

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