Trafic d'armes : l'Algérie, plaque tournante de la flotte fantôme russe

167 vols, 13 mois, un système
Cent soixante-sept. Treize mois. Un avion tous les deux jours et demi. L'enquête de Defense News, reprise le 6 mai par Le Parisien (Maxime Poul), livre ce chiffre. Ce décompte n'inclut que les trajets identifiables — les vrais pourraient être plus élevés.
Qui opère ces vols ? Des entreprises civiles russes. Officiellement, elles transportent des biens commerciaux. En réalité, elles font partie d'une « flotte aérienne fantôme ». Une expression qui résume tout : des avions d'apparence banale, des routes trompeuses, des cargaisons qui n'ont rien de civil.
L'Algérie ne sert pas seulement de destination. Elle joue le rôle de plaque tournante. Les appareils russes atterrissent sur des aérodromes militaires et civils algériens. Certains repartent vers d'autres destinations africaines ou latino-américaines. D'autres livrent directement des équipements aux forces russes engagées en Ukraine — via des itinéraires détournés.
Et pourtant. L'Algérie est officiellement un partenaire de la France et des États-Unis dans la lutte antiterroriste. Elle siège au Conseil de sécurité. Elle perçoit des aides financières. Pendant ce temps, ses aéroports deviennent des hubs pour une logistique de guerre russe.
Une date. Un vol. Une question : qui, à Alger, donne les autorisations ?
Sous couvert de civil : les compagnies fantômes
Le système repose sur un maillage d'entreprises aériennes civiles. Defense News a identifié plusieurs sociétés — des noms connus des experts en sanctions : Volga-Dnepr, AirBridgeCargo, et d'autres structures plus opaques, souvent créées peu avant le début de la guerre en Ukraine. Toutes ont un point commun : elles sont enregistrées en Russie, mais leurs avions portent des immatriculations civiles et suivent des plans de vol déposés comme « commerciaux ».
Leur stratégie ? Utiliser l'Algérie comme zone grise. Le pays n'a pas rejoint les sanctions occidentales contre Moscou. Il maintient des relations diplomatiques et militaires étroites avec la Russie — fournisseur historique d'armes. Depuis 2022, Alger a systématiquement refusé de se plier aux restrictions européennes ou américaines.
Les avions russes atterrissent donc sans encombre à Alger, Oran, ou sur des bases militaires comme Boufarik. Les douanes algériennes ne contrôlent pas. Les services de renseignement occidentaux — français, américains, britanniques — auraient-ils pu ne rien voir ? Impossible. Et pourtant, aucune sanction n'a été prise contre l'Algérie.
Mais alors, combien de ces compagnies sont des coquilles vides, créées uniquement pour masquer le trafic ? Les enquêteurs de Defense News en ont recensé au moins six. Six sociétés qui opèrent des dizaines d'avions de type Il-76, An-124, Tu-204. Des appareils capables de transporter des chars, des munitions, des chasseurs entiers.
Leur méthode est rodée. Un vol décolle d'une base russe, atterrit en Algérie. La cargaison est transférée sur un autre appareil, civil également, mais avec une immatriculation différente. Le deuxième avion repart vers un pays africain ou sud-américain qui, lui, est sous embargo. Résultat : la traçabilité est brisée. Les sanctions, inefficaces.
Ce n'est pas une faute de gestion. C'est un système. Et ce système a des noms : ceux des dirigeants russes, mais aussi ceux des responsables algériens qui ferment les yeux — ou participent.
Du Su-57 aux trajets intercontinentaux : ce que révèlent les cargaisons
Les cargaisons identifiées donnent le vertige. Defense News et Kyiv Post — qui relaie l'enquête — confirment avoir repéré des chasseurs Su-57, le fleuron de l'aviation russe de cinquième génération. Aussi des Su-34, des bombardiers tactiques. Des satellites ont observé ces appareils camouflés dans des installations de Komsomolsk-sur-l'Amour, en Extrême-Orient russe, puis sur le tarmac de l'aéroport d'Alger.
Les images satellites montrent des An-124 et des Il-76 stationnés à Alger. Des avions civils, oui, mais qui transportent des machines de guerre. Le 15 septembre 2025, un Il-76TD relie la Russie à la Guinée — escale à Alger. Le 3 novembre, un autre appareil effectue une longue tournée en Amérique latine : Venezuela, Nicaragua, Cuba, puis retour en Russie via l'Algérie.
Pourquoi ces trajets intercontinentaux ? Parce que la Russie a besoin de maintenir des chaînes d'approvisionnement vers ses alliés africains et latino-américains. L'Algérie offre une base de ravitaillement sûre, loin des radars de l'OTAN. Les avions y font le plein, changent d'équipage, parfois de cargaison.
Détail troublant : plusieurs vols arrivent de nuit, sans plan de vol déposé. Les contrôleurs aériens algériens les guident pourtant vers des zones militaires. Aucun incident. Aucune question.
— et ce n'est pas rien — ces cargaisons incluent des systèmes de guidage pour missiles, des pièces détachées pour chars T-90, des munitions de précision. Des équipements qui, selon les experts, atterrissent ensuite sur le front ukrainien. L'Algérie devient un maillon essentiel de la machine de guerre russe.
Les sanctions occidentales ? Elles n'existent pas pour Alger. La France, pourtant informée, n'a pas demandé d'explications diplomatiques. Les États-Unis non plus. Silence.
Algérie-Russie : une alliance qui défie les sanctions
Pour saisir ce réseau, remontons le fil de l'histoire. L'Algérie est un client majeur de l'armement russe. Entre 2018 et 2022, 73% de ses importations d'armes provenaient de Russie — selon Kyiv Post. Chars T-90, systèmes de défense aérienne S-400, avions de combat Soukhoï. Une dépendance stratégique.
Mais depuis février 2022, la donne a changé. La Russie a besoin de liquidités, de contourner les sanctions. L'Algérie, elle, veut maintenir sa puissance militaire régionale face au Maroc, soutenu par les États-Unis et Israël. Les intérêts convergent.
Conséquence ? En échange de l'accès à ses aéroports, Alger obtient des livraisons d'armes à prix cassé. Un troc qui arrange les deux camps. Defense News a documenté plusieurs transferts de technologies sensibles — notamment des composants électroniques utilisés pour les drones. En échange, la Russie fournit des pièces détachées pour les avions algériens.
L'Occident — la France en tête — est face à un dilemme. Dénoncer Alger ? Cela risquerait de briser une relation diplomatique déjà fragile. Ne rien faire revient à cautionner le contournement des sanctions. Jusqu'ici, Paris a choisi de ne pas voir.
Pourtant, un sondage CSA pour CNews, Europe 1 et le JDD révélait que 56% des Français estiment que la France manque de fermeté face à Alger. L'opinion publique, elle, a déjà tranché. Mais les gouvernements successifs — Macron, Barnier, puis Le Pen ? — n'ont jamais pris de mesures concrètes.
Pendant ce temps, les vols continuent. Les Su-57 atterrissent. Les sanctions se brisent. L'impunité s'installe.
Les questions qui restent sans réponse
L'enquête de Defense News et Le Parisien laisse des questions en suspens. Qui, exactement, au sein de l'État algérien, organise ce transit ? Le président Abdelmadjid Tebboune est-il informé ? Les services de renseignement algériens — le DRS — sont-ils impliqués ? Les détails ? Flous.
Pour l'instant, impossible de savoir si le réseau est orchestré par le Kremlin directement, ou si des acteurs privés — oligarques, sociétés écrans — agissent de manière autonome. Les deux hypothèses tiennent.
Une certitude, pourtant : ces vols ne passent pas inaperçus. Les satellites américains, français, britanniques les voient. Les agences de renseignement les suivent. Mais aucune réaction officielle. La diplomatie a ses raisons — que la raison ignore, ou que l'intérêt commande.
La France, qui exporte des armes vers l'Algérie (chars Leclerc, radars, hélicoptères), serait-elle gênée de parler ? Ces contrats pèsent des milliards. Une rupture diplomatique mettrait en péril des intérêts économiques majeurs. Et pourtant.
Le 6 mai 2026, Le Parisien publie l'enquête. Le lendemain ? Silence du Quai d'Orsay. Pas un communiqué. Pas un appel à des discussions. Rien.
— et ce n'est pas rien — la commission européenne n'a pas commenté non plus. Les sanctions contre la Russie, pourtant renforcées en mars 2026, ne mentionnent pas l'Algérie. Le trou persiste.
Alors, combien de temps encore ? Jusqu'à ce qu'un incident révélateur — un crash, une fuite, une preuve vidéo — oblige les Occidentaux à réagir ? Ou jusqu'à ce que l'Algérie elle-même décide de changer de camp ?
Une chose est sûre : sans l'Algérie, la flotte fantôme russe n'existerait pas. Ni sans la complaisance de ceux qui ferment les yeux. Voilà le scandale.
Sources
- Defense News : enquête sur la flotte aérienne fantôme russe et le rôle de l'Algérie (2026).
- Kyiv Post : relais de l'enquête, mention des 73% d'importations d'armes algériennes depuis la Russie (2018-2022).
- Le Parisien (Maxime Poul) : « Guerre en Ukraine : la Russie utiliserait l'Algérie comme plaque tournante de sa flotte fantôme pour le trafic d'armes et contourner les sanctions » (6 mai 2026).
- Images satellites : An-124 et Il-76 stationnés à l'aéroport d'Alger, chasseurs Su-57 observés.
- Sondage CSA pour CNews, Europe 1, JDD : 56% des Français jugent la France trop peu ferme face à Alger.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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